Forrest Gump

★★★★☆ Excellent — « Très bon film, à revoir »
Année
1994
Réalisateur
Robert Zemeckis
Genre
Drame Comédie dramatique
Pays
États-Unis
Scénario
Eric Roth (roman de Winston Groom)
Acteurs
Tom Hanks, Robin Wright, Gary Sinise, Sally Field
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Synopsis

Forrest Gump, homme au QI limité mais au cœur immense, raconte sa vie extraordinaire à des inconnus depuis un banc public. De l’Alabama ségrégationniste au Vietnam, des pelouses de la Maison-Blanche au succès commercial improbable d’une entreprise de crevettes, Forrest traverse les grands moments de l’histoire américaine avec une innocence désarmante, influençant malgré lui le cours des événements. À travers tout, un fil conducteur : son amour indéfectible pour Jenny, son amie d’enfance au destin tourmenté, qui incarne tout ce que la vie lui refuse et lui offre à la fois.

Analyse

Forrest Gump est un film génial, et comme Les Évadés, il opère dans ce registre du conte — un conte américain, cette fois, avec sa plume flottant dans le vent comme un signe que le destin, ou le hasard, ou quelque chose entre les deux, guide toute l’histoire. Ce qui m’intrigue profondément chez Forrest, c’est cette ambiguïté fondamentale : est-ce la chance pure qui le propulse à travers ces événements extraordinaires, ou possède-t-il un talent réel, une forme d’intelligence que le monde refuse de reconnaître parce qu’elle ne rentre pas dans les cases ? Il court plus vite que tout le monde, il excelle au ping-pong, il mène son entreprise au succès — à quel moment cesse-t-on de parler de chance pour parler de génie ?

Ce qui rend le personnage si attachant, c’est son détachement face à la brutalité du monde. Et cette brutalité est partout : la guerre du Vietnam et ses horreurs, sa mère qui couche avec le directeur de l’école pour lui garantir une éducation normale, les enfants qui le poursuivent en criant « Cours, Forrest ! », Jenny qui subit abus sur abus. Face à tout cela, l’ingénuité de Forrest fonctionne comme un bouclier. Il accepte, il avance, il surmonte — non pas par courage conscient, mais parce qu’il ne possède tout simplement pas les outils cognitifs pour mesurer la cruauté de ce qu’il vit. Et on finit par prendre goût à ce détachement, par l’envier presque.

Mais c’est là que le film devient vraiment intéressant, et aussi plus trouble. Forrest est peut-être le seul personnage qui ne souffre pas — et c’est peut-être exactement pour cela que les gens lui en veulent, le méprisent ou cherchent à l’utiliser. Son innocence est insupportable pour ceux qui, eux, voient le monde tel qu’il est. Cela pose une question vertigineuse : l’intelligence est-elle une malédiction ? Jenny comprend le monde, et le monde la détruit. Le lieutenant Dan comprend le monde, et le monde le brise. Forrest ne comprend pas, et Forrest traverse tout indemne. Le film semble suggérer qu’il vaut mieux ne pas trop saisir les rouages d’une société trop corrompue pour être supportable — que l’ignorance, sinon béate, du moins protectrice, est la seule armure qui fonctionne.

Pourtant, je ne suis pas entièrement convaincu que Forrest soit heureux, et c’est ce qui m’empêche de mettre la note maximale. Il est privé de tellement de choses. On choisit pour lui, constamment — sa mère, l’armée, le hasard, Jenny elle-même. Il ne décide presque jamais de sa propre vie ; sa seule force, c’est d’accepter de vivre cette existence extraordinaire qu’on lui impose. Même sa paternité lui est volée : il découvre son fils sur le tard, après que Jenny a pris seule toutes les décisions. Il y a dans tout cela une injustice profonde qu’on traite comme un enfant, du début à la fin, un homme qui est peut-être le plus raisonnable de tous dans sa façon d’accepter son destin.

Le film est un peu trop manichéen par moments dans son opposition entre l’enfer du monde et l’innocence de Forrest, et il manque peut-être de clarté dans son message final. Mais c’est justement cette ambiguïté qui le rend si riche : il ouvre plus de questions qu’il n’en ferme, et chacune de ces questions mérite qu’on s’y attarde.