La Liste de Schindler
Synopsis
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Oskar Schindler, industriel allemand opportuniste et membre du parti nazi, s’installe à Cracovie pour profiter de la guerre en employant des travailleurs juifs dans sa fabrique d’ustensiles. Témoin des atrocités commises par les nazis, notamment par le commandant Amon Göth, dont la cruauté arbitraire incarne la banalité du mal, il décide progressivement de sauver le plus de vies possible. Avec l’aide de son comptable Itzhak Stern, il dresse une liste de travailleurs prétendument “indispensables” à son usine, arrachant ainsi plus d’un millier de Juifs à l’extermination.
Analyse
Il y a des films qu’on ne juge pas tout à fait comme les autres, et La Liste de Schindler en fait partie. C’est d’abord un monument historique, un acte de mémoire avant d’être une œuvre de cinéma au sens classique du terme. Spielberg livre ici l’un des tout premiers films majeurs à affronter la Shoah de face, à hauteur d’homme, et cette dimension-là écrase tout le reste sous son poids.
Le choix du noir et blanc est un geste artistique fort, peut-être le plus marquant du film. Il ancre le récit dans une temporalité documentaire, comme si Spielberg refusait l’artifice de la couleur pour ne pas trahir la gravité du sujet — à l’exception de cette petite fille au manteau rouge, éclat de couleur dans l’horreur grise, image devenue iconique qui cristallise à elle seule l’innocence broyée par la machine nazie. Ce parti pris esthétique donne au film une texture presque de témoignage, de reconstitution brute, qui renforce considérablement son impact émotionnel.
Liam Neeson est excellent dans le rôle de Schindler. Il incarne avec une justesse remarquable cette trajectoire de l’opportuniste cynique vers le juste, cet homme qui découvre sa propre humanité au contact de l’inhumain. Sa scène finale, où il s’effondre en réalisant qu’il aurait pu en sauver davantage, est d’une puissance bouleversante. Ralph Fiennes, en face, compose un Amon Göth terrifiant de banalité, un monstre ordinaire dont la cruauté désinvolte glace le sang.
Pour autant, je trouve que l’écriture pèche parfois par un certain académisme. Il y a dans la construction narrative quelque chose d’attendu, de trop bien calibré par moments, qui sent la grande production oscarisable. Certains ressorts dramatiques manquent de profondeur, comme si le film se reposait sur la force intrinsèque de son sujet plutôt que de creuser davantage la complexité de ses personnages secondaires ou les zones grises de la psyché humaine en temps de guerre. Si l’on retirait l’ancrage historique, si l’on jugeait le film uniquement sur sa mécanique narrative et sa subtilité d’écriture, certaines limites apparaîtraient plus nettement.
Mais voilà : on ne peut pas retirer l’ancrage historique. C’est précisément ce qui rend ce film incontournable. Il est l’un des premiers à avoir inscrit la Shoah dans l’imaginaire cinématographique mondial, à avoir donné un visage, une texture, une chair à cette horreur abstraite des manuels d’histoire. Le sujet transcende les faiblesses narratives. On ne regarde pas La Liste de Schindler comme on regarde un thriller ou un drame ordinaire — on le regarde comme un devoir de mémoire mis en images, et à ce titre, il reste un film qu’il faut avoir vu, un film qui s’impose au-delà de toute critique purement formelle.