Scarface
Synopsis
Tony Montana, réfugié cubain débarqué à Miami lors de l’exode de Mariel en 1980, gravit les échelons du trafic de cocaïne avec une ambition dévorante et une violence sans limites. Partant de rien, il bâtit un empire de drogue, accumule richesse et pouvoir, épouse la femme de ses rêves en la volant à son ancien patron. Mais sa paranoïa grandissante, sa consommation effrénée de cocaïne et sa mégalomanie le conduisent inexorablement vers la chute, dans un final dantesque devenu emblématique.
Analyse
Scarface, c’est l’archétype absolu du rise and fall, l’ascension et la chute poussées à leur paroxysme. Tony Montana part de rien — un réfugié cubain parmi des milliers, laveur de vaisselle dans un snack minable — et conquiert Miami à la force de sa brutalité et de son culot, pour finir enseveli sous un tas de cocaïne, criblé de balles dans son propre palais kitsch. La trajectoire est quasi mythologique dans sa symétrie, et c’est d’ailleurs ce qui fait la force du film autant que sa limite.
On ne peut pas regarder Scarface sans penser à Pablo Escobar, tant le parcours de Montana semble calqué sur celui des grands narcotrafiquants de l’époque — ou plutôt, tant le film a contribué à forger l’imaginaire collectif autour de ces figures. L’ascension fulgurante, l’excès en tout, la paranoïa qui ronge, le château de cartes qui s’effondre : De Palma et Oliver Stone au scénario capturent un archétype qui deviendra le moule de tout le genre criminel qui suivra, de Narcos à Blow en passant par les innombrables variations sur le thème du dealer devenu roi.
Le film est indissociable de son époque. Il transpire les années 80 par tous les pores : Miami et ses néons pastel, la cocaïne comme symbole d’un capitalisme débridé, les costumes blancs trop larges, les décors dorés d’un luxe vulgaire, la synthèse de Giorgio Moroder en bande-son. Scarface est un pur produit de son temps, un film qui cristallise les fantasmes et les excès d’une décennie fascinée par l’argent facile, la drogue et le rêve américain perverti. Cette esthétique, autrefois flamboyante, accuse aujourd’hui son âge. Il y a un côté vieillot indéniable dans la mise en scène, dans les dialogues parfois outranciers, dans le jeu d’Al Pacino qui pousse le curseur tellement loin dans la caricature qu’il en devient par moments involontairement comique — ce qui, paradoxalement, fait aussi partie de son charme.
C’est un classique, incontestablement. Un film qu’il faut avoir vu pour comprendre tout un pan de la culture populaire, du hip-hop qui l’a érigé en icône au cinéma de gangsters qui lui doit tant. Mais je trouve qu’il vieillit moins bien que d’autres classiques de la même époque. Là où un Blade Runner ou un Scarface de Hawks transcendent leur contexte de production, le Scarface de De Palma y reste prisonnier. C’est un film-produit de son temps, fascinant en tant que document culturel sur les années 80 et leur rapport à l’excès, mais qui peine à offrir la profondeur ou la nuance qui distinguent les grandes œuvres intemporelles. On le regarde, on reconnaît son importance historique dans le paysage cinématographique, mais on reste un peu à distance — c’est un monument qu’on visite plus qu’un film qui bouleverse.