Usual Suspects
Synopsis
Après l’explosion d’un cargo dans le port de San Pedro faisant vingt-sept morts, le seul survivant, Verbal Kint, un escroc boiteux et apparemment inoffensif, raconte aux enquêteurs comment cinq criminels réunis lors d’une confrontation policière se sont retrouvés embarqués dans un engrenage mortel. Chaque job les enfonce un peu plus dans une spirale orchestrée par une main invisible. Au centre de tout : le mystérieux Keyser Söze, figure criminelle quasi mythique dont personne ne connaît le visage et dont la simple évocation suffit à terroriser le milieu.
Analyse
C’est un film qui est fou, il faut bien l’admettre — fou dans sa construction, fou dans son audace, fou dans la manière dont il se retourne complètement sur lui-même dans ses dernières minutes. Tout le plaisir de Usual Suspects tient dans ce mécanisme de puzzle : pendant deux heures, on rassemble les pièces, on tente de remettre en ordre les éléments d’un récit volontairement fragmenté et contradictoire, on cherche à identifier qui est qui, qui ment, qui manipule, et surtout — la question qui hante chaque scène — qui est Keyser Söze ? Le twist final, quand il arrive, est proprement dévastateur. Non pas parce qu’il surprend — même si c’est le cas — mais parce qu’il oblige à reconsidérer rétroactivement l’intégralité du film, chaque scène, chaque dialogue, chaque regard. C’est l’un de ces rares retournements qui ne triche pas : tous les indices étaient là, et pourtant on n’a rien vu.
Le film est assez théâtral, il faut le reconnaître. La mise en scène de Singer est fonctionnelle plus qu’inspirée, il n’y a pas de plan qui coupe le souffle, pas de virtuosité visuelle comparable à ce que Fincher ou De Palma auraient pu offrir avec le même matériau. Ce n’est pas un film très cinématographique au sens plastique du terme. Mais c’est précisément là que le scénario de Christopher McQuarrie prend toute sa dimension : c’est l’écriture qui est la vraie star. Le script est une pépite, un bijou d’architecture narrative où chaque réplique compte, où chaque scène est calibrée pour servir le mécanisme d’ensemble. Le récit enchâssé — Verbal Kint racontant l’histoire aux enquêteurs — crée une structure de narration à tiroirs qui fonctionne comme un piège parfait. Et Kevin Spacey, dans ce rôle de petit escroc bégayant et servile, déploie un jeu d’une subtilité extraordinaire — tout est dans les micro-expressions, dans ce qui passe furtivement sur son visage quand personne ne semble regarder. Usual Suspects est au fond un film qui prouve qu’au cinéma, un scénario brillant peut compenser une mise en scène modeste, que la construction d’un récit est elle-même une forme d’art, et que la plus grande ruse du diable est bien de faire croire qu’il n’existe pas.